......Bien qu'elle ait tourné la tête, Ellana continue de sentir le regard de l'étrangère sur sa peau, incandescent. Elle rougit de l'image qu'elle offre à cette personne dont elle ignore jusqu'au nom, ses chaussures mal lacées, son jean usé, sa chemise chiffonnée et sa veste noire et velours terne, sa démarche d'adolescente blessée par la vie. L'inconnue la dévisage et le malaise de la jeune fille augmente encore. Malgré le manque de délicatesse de ses traits, les yeux marron de l'étrangère ne quittent pas le visage d'Ellana. Pas une fois, elle ne détourne le regard, ce regard où Ellana capte des vagues de tendresse et de chaleur. Elle essuie une larme qui perlait à la commissure de ses paupières. Son geste empreint de maladresse tire un sourire à la belle bourgeoise. Je t'en prie ne me regarde pas, je me sens si mal, si hideuse. Je t'en supplie ne me donne pas cet espoir.
...La jeune fille qui lui fait face replonge dans l'univers dessiné par la musique de son casque audio, fixé sur ses oreilles. Elle semble si jeune, si pure, à peine sortie du monde enchanté de l'enfance. Pourtant elle dégage le même parfum de désespoir qui embaume ses journées. Elle jetterait toute sa fortune par la fenêtre si elle pouvait récupérer ne serait-ce qu'un brin de la candeur qui brille dans les yeux glacés de son vis-à-vis. Elle abandonnerait son père riche mais fantomatique, sa mère rendue odieuse par le luxe et les amants, son frère qui a profité de la première opportunité pour s'enfuir en la laissant pour compte, son appartement si grand où elle se sent si seule parfois, les regards envieux sur son passage et les remarques acerbes des jalouses, l'incompréhension du monde surtout. Sa vie, elle la hait. Elle ne cherche plus que l'oubli. La fée qui s'est jadis penchée au dessus de ses couvertures trop chères s'est trompée. Elle a dû recevoir beaucoup pour lui donner beauté superflue et intelligence inutile. Cette crétine bien payée a confondu goût des beaux jours et aisance matérielle. Elle a surtout repris le pouvoir d'aimer. Les fées que l'on nous attribue font remplissent bien mal leur mission, mais personne ne peut se plaindre. Il n'existe pas de retour à l'expéditeur.
...Les questions et les doutes rejaillissent dès qu'elle quitte les yeux océan de l'adolescente. D'ailleurs que fait-elle dans ce bus ? Pourquoi songe-t-elle tant à fuir ce monde qui n'est pas le sien, à quitter cette vie qu'elle n'arrive pas à maîtriser. Les souvenirs reviennent. Elle l'a attendu tout l'après-midi. Et il n'est jamais arrivé. Sa joie a disparu au fil des heures qui s'écoulaient impartiales. Il l'avait déjà oublié, elle avait dû se résoudre à cette triste conclusion. Les hommes sont comme nos fées, ils font de nombreux présents, mais ne brillent pas par leur présence à nos côtés. Est-ce qu'un jour, son chemin cessera de se répéter et baignera enfin dans la lumière. Elle lui avait fait confiance, elle avait commis une nouvelle erreur. Mais quand ce jeu prendra-t-il fin ? Je suis lasse de courir et d'espérer. La jeune fille assise face à elle sort de sa léthargie. Les arrêts se sont succédé, ni l'une ni l'autre n'est descendue. Ellana secoue ses mèches brunes coupées court, trop court. Elle ne peut même pas se cacher derrière sa chevelure pour soustraire son visage imparfait aux yeux de l'inconnue. Soudain, leurs regards se croisent, s'accrochent, ne se quittent plus. Une petite fille de glace plonge dans un lac de cacao tandis qu'une nymphe de chocolat glisse dans un bain d'eau gelée. Tout semble disparaître.
...Qui est-elle pour s'intéresser comme moi ainsi ? songe Ellena. Elle est si belle, si riche, si... Parfaite. Pourquoi l'attention d'une telle fille serait-elle attiré par une gosse comme moi, sans aucun intérêt et nettement plus jeune qu'elle ? C'est impossible, inconcevable. Ce trop plein d'émotions humidifie les joues de l'adolescente. Jamais un ange ne prend soin d'une gamine que la vie a brisée peu à peu. Jamais cette dame ne s'occupera de l'oisillon tombé du nid. Ses contradictions resurgissent, ces différences qu'elle a toujours souhaité dissimuler au plus profond d'elle-même. Mais qu'est-ce que j'y peux si je ne rentre pas dans votre modèle ? Je suis anti-conformiste et je n'ai pas choisi de l'être. La faute revient à cette idiote de fée incompétente. Ellana éclate en sanglots sous les yeux de l'étrangère. J'ai si mal et personne n'est là pour combler le manque. Elle ne la reverra sûrement jamais, alors pourquoi s'attacher, si vite et avec tant de force ? Je n'en peux plus, je me meurs sous vos regards aveugles. Soudain Ellana sent une main fraîche sur sa pommette rougie par les pleurs. Elle relève la tête doucement et rencontre son sourire. L'inconnue arbore le plus chaleureux et le plus indulgent qu'il lui ait été donné de voir. Elle essuie avec délicatesse et timidité les larmes qui ont coulé sur son visage, sur ses lèvres. Chacun de ses gestes est empreint d'une gentillesse exquise et d'un respect non feint. Ellana sent sa peau tirailler lorsqu'elle tente également l'exercice, essayant d'offrir une esquisse de sourire en retour. Elle pose sa main sur celle étrangère, la sert si fort. Ses larmes ne se tarissent pas, mais, dans le flot, le soulagement transparaît. La voix s'élève alors. À l'image de sa propriétaire, elle est fine et posée.
...« Bonjour, chère enfant. Mon nom est Marie. Peu importe qui je suis, et peu importe qui tu es. J'ai enfin trouvé ce que je cherche depuis si longtemps. Et je ne compte pas laisser passer cette chance qui se présente à moi. Jamais je ne veux perdre ce que je viens d'acquérir. En toi, j'ai découvert ce qu'il me manquait.
- Ne lâche jamais ma main, s'il te plait.
- Je n'ai pas l'intention de te quitter, ni maintenant, ni demain.
- Promets-le alors. »
Un regard échangé et un accord conclu. Cet arc-en-ciel sous le rideau de tes larmes.
...Ellana sent cette odeur d'interdit mêlée d'inconnu. Découvrir ces plaines vierges avec toi. Grandir sous tes doigts et te donner tout ce que je n'ai jamais pu offrir. Marie goûte cet arôme de liberté marié à celui de la nouveauté. Tout quitter pour m'envoler avec toi. Te gâter de cet or et de cette éducation dont je ne veux plus et recevoir ton admiration marquée d'amour. Elles veulent découvrir ce monde qu'on leur a caché, ce territoire où chaque jour démarre par un sourire et se clôt sur un baiser. Où chaque seconde rime avec bonheur. Cet univers rempli d'émotions et de sensations étourdissantes, il n'est pas prédit que tout sera à jamais facile, mais les difficultés sont moins dures à affronter avec une autre main dans la sienne. Si les fées tracent notre destin, elles font des erreurs. Parfois la rancune dépasse tout autre sentiment. Mais leurs offrandes sont à la hauteur de nos errances. Sur l'horloge de l'éternité, il faut connaître la patience. Nos rencontres sont une poignée de main entre nos fées. Attendons seulement qu'elles soient réunies.
Le Début De La Fin
Mon Prochain Texte Sera Différent,
Je Ne Suis Toujours Pas Celle Que Vous Connaissez
Passionement
Eryn*_#